Profils multi-casquettes : La révolution des slasheurs est en marche

Avant, il avait la voie royale qui menait tout droit de l’école au travail. Une seule formation, une seule profession, et même bien souvent une seule entreprise toute la vie. C’est pourquoi, les parents de la nouvelle génération ont tremblé quand leurs enfants ont décidé de changer régulièrement d’entreprise, voire de retourner sur les bancs de l’école pour apprendre un nouveau métier après une première carrière. Y a-t-il de quoi s’inquiéter de ce morcellement de l’emploi qui semble découler naturellement d’une société du zapping et du jetable, ou multiplie-t-on les chances de s’épanouir et de ne pas s’ennuyer en adoptant un mode de vie multitâches ?

Parcours du combattant

Le slash, c’est la barre transversale du clavier qui permet de décomposer une adresse url… et donc de rajouter des cordes à son slash métaphorique dans la vraie vie. On découvre ainsi des titres incongrus : violoniste/graphiste, avocat/prof de yoga, comptable/blogueur de voyage… Selon Marielle Barbe, auteure du livre Profession Slasheur : Cumuler les jobs, un métier d’avenir, « C’est un mouvement qui est en marche et qui préfigure des changements dans notre relation au travail. Un rapport de l’OCDE dit que les moins de 30 ans aujourd’hui feront en moyenne dans leur vie 14 métiers, dont certains n’existent pas encore. » Ce ne serait donc que le début d’une véritable évolution de la société.

Les racines de ces parcours de multi-actifs sont diverses. Pour Yoann, 40 ans, tout est parti d’une passion. « Le cumul de casquettes s’est articulé autour de mon métier d’éleveur de crevettes d’ornement. Pour des raisons financières, je me suis retrouvé webmaster autodidacte. Je m’occupe aussi à 100 % du design de la boutique web, des maquettes pub, du logo, etc. Je me retrouve à l’occasion importateur, car ces petites bestioles viennent d’Asie à l’origine. »

Son travail sur ce secteur de niche a vite été reconnu, si bien que Yoann s’est ensuite retrouvé à juger certains concours internationaux, et, de fil en aiguille, à organiser le premier concours international à Paris. Il tend ainsi la dernière corde de son arc : l’organisation événementielle.

Cumul de métiers

Le cumul de métiers peut aussi parfois être le symptôme d’un « mal » plus profond : l’indécision professionnelle ou l’insatisfaction éternelle qu’on attribue à la nouvelle génération. Enfant précoce, Marion, 35 ans, a passé un bac L avec spécialité anglais à 16 ans et demi. « Malheureusement, en fac d’anglais, je me suis reposée sur mes lauriers » confie-t-elle. Le système universitaire ne saura pas piquer sa curiosité. Elle se rabat alors sur du concret, un premier travail en call center complété par des saisons de femme de ménage dans des campings de la côte atlantique. « À 25 ans, j’ai décidé de faire un métier qui me plairait, et j’ai passé un CAP de cuisine avant de partir rejoindre une amie à Londres. » Là elle enchaîne les jobs, allant même jusqu’à assister un photographe pour immortaliser les touristes sur le passage piéton d’Abbey Road, mais aussi travailler en pâtisserie. « Je suis rentrée une nouvelle fois chez ma mère à 31 ans, et je me suis frottée au sexisme crasse des pâtissiers français. J’ai décidé alors de me former aux métiers du tourisme ; chez moi, il n’y a que ça et le bâtiment qui embauchent. J’ai donc validé un diplôme d’accompagnatrice touristique, et depuis je travaille en saison en tant que guide ou agent d’accueil, tout en donnant régulièrement des cours d’anglais particuliers l’hiver. » Un emploi du temps en dent de scie qui ne convient pas à Marion. Elle s’apprête finalement à retourner à la fac finir sa licence d’anglais afin de devenir prof (vacataire). Il faut dire que l’authentique système éducatif français a du mal à trouver un écho chez une génération qui se cherche.

L’éducation ne reflète pas cette évolution

Marielle Barbe explique : « L’éducation ne reflète pas cette évolution ; on demande aux jeunes de faire des études pour un seul job. Il devrait y avoir des troncs communs comme sur le modèle anglo-saxon, permettant d’étudier par exemple la sociologie mais aussi la littérature et l’art, les matières que l’on aime le plus, en pouvant bifurquer en cours de route. Au lieu de ça, le choix se fait par défaut. On formate les gens à être des experts au lieu de les pousser à exploiter leur intelligence multiple. »

Le coaching orienté dans la gestion de carrière prend alors tout son sens pour faire le point sur ses compétences et appétences.

Choix ou nécessité

Yoann estime que son parcours est à la fois le résultat de contraintes économiques et de quête du plaisir. Quoi qu’il en soit, aujourd’hui il s’estime épanoui, même s’il lui faut parfois communiquer avec ses homologues japonais de minuit à 8h du matin et sacrifier son sommeil pendant les compétitions. « Il n’y a pas deux journées pareilles. Je fais avant tout ce que j’aime, cela me donne de quoi vivre et ça me suffit. Pour moi, ça n’a pas de prix » conclut-il.

Marion tire aussi un bilan sur son parcours qu’elle qualifie de « décousu » : « C’est dû en partie à mon besoin d’aller voir ailleurs. Je suis le genre de personne intéressée par tout. À part la télévente et le ménage, tous mes jobs m’ont passionnée. J’ai toujours eu ce sentiment, quoi que je fasse, que peut-être l’herbe est plus verte ailleurs. C’est un choix, car c’est le résultat de tous mes choix précédents, et en même temps ça n’est pas conscient. J’ai compris que la routine m’angoisse et me bloque. J’aspire maintenant, j’ai honte de l’avouer, à plus de normalité, mais en faisant le choix de la vacation, je choisis aussi une certaine instabilité. »

Les dangers du travail fractionné

Attention au burn out ! Tous les « freelance multi-casquettes » le disent : au début, le temps que l’activité s’installe et génère des revenus réguliers, ils ont été saisis par « la peur de manquer » et ont eu tendance à accepter tous les petits contrats, quitte à se sous-vendre. Le mode de vie slasheurs peut aussi avoir un côté aliénant. Pour éviter l’isolement, on peut avoir recours à des séances coaching collectifs, aux espaces de coworking, ou encore fréquenter les réseaux professionnels.

Les slasheurs sont souvent accusés de précariser l’emploi. Pour Marielle Barbe, ils ne sont en rien à la source du problème : « Certes, nous traversons une crise sans précédent, mais il faut se demander pourquoi. De tous les slasheurs que j’ai rencontré, aucun n’est au chômage. Au Canada, dont je reviens, c’est le plein emploi. Il y a moins de protection sociale et c’est beaucoup plus facile d’embaucher et de débaucher, c’est vrai, mais les gens ont toujours du travail. »

La remise en question du côté des managers, cadres ou entrepreneurs est également nécessaire.

Marielle Barbe en est persuadée, les entreprises ont tout à gagner à plus de flexibilité au sein même de leur structure, en redistribuant différemment les postes au sein des équipes. « Si les entreprises prenaient le temps d’identifier les talents en interne, elles pourraient les capitaliser. Proposer à un collaborateur de consacrer un peu de son temps de travail à un autre poste qui l’intéresse ou aime re-stimulerait sa motivation, son engagement, et l’entreprise n’aurait pas à aller chercher à l’extérieur. »

Une réflexion, une réorganisation au sein de votre équipe peut ainsi être salutaire et donner un nouvel essor à l’activité en boostant le bonheur au travail.

Mettre en valeur les profils muti-actifs

Après avoir longtemps associé « polyvalent » et « dilettante », les recruteurs commencent à apprécier ces profils polymorphes ; ils expriment une plus grande capacité d’adaptation, un appétit à apprendre en permanence, une certaine débrouillardise, voire un esprit créatif. Les CV fleurissent ainsi de « talents parallèles ». « C’est bête, mais le jour où j’ai mis, dans ma section « autre » : « Explorateur à mes heures perdues », avec le lien vers mon blog de voyage, j’ai eu beaucoup plus de réponses pour mes recherches d’emploi de… comptable » rit Paul, conscient du capital sympathie de sa seconde casquette.

Axelle, qui cumule les métiers liés au contenu pour le compte de marques depuis trois ans, raconte : « Pour moi le plus difficile, c’est de ne pas arriver à expliquer clairement ce que je fais. Avant, je pouvais dire simplement : je suis journaliste. Aujourd’hui, il faudrait que je dise que je crée du contenu, que je traduis, que je corrige, que j’aide des marques internationales à bâtir leur identité côté marketing pour le marché français… finalement je me suis rendu compte que si la question me gênait, c’est surtout parce que moi-même j’avais du mal à comprendre cette direction multiple que j’ai prise au fil des opportunités qui se sont présentées. Mais je me rends compte aujourd’hui que passé ce trouble, ma vie me correspond, mêle si mes collègues journalistes me regardent avec un air horrifié. En fait, il n’y a aucun de mes emplois que je voudrais ou pourrais faire à 100 %. Mais tout ensemble, ça fonctionne et ça me donne une véritable plus-value sur le marché. Avant, j’avais plusieurs CV et j’avais tendance à cacher mes autres casquettes quand je postulais à un projet. Maintenant, j’en suis fière ! C’est une vraie richesse. »

Un long chemin reste à faire

Pour Marielle Barbe, un long chemin reste à faire. « Les lois et la protection des travailleurs évoluent beaucoup moins dans les entreprises et au niveau législatif que dans la tête des gens. Pourtant, le CDI est souvent trop engageant pour les petites structures. Pour moi il y a un modèle à inventer, proche de l’intermittent du spectacle, pour permettre d’enchaîner des missions. Aujourd’hui l’auto-entrepreunariat et le portage salarial n’offrent pas de protection par rapport à un salarié. C’est une peine supplémentaire. La plupart des gens choisiraient d’être indépendant s’ils avaient les mêmes garanties : accéder à un prêt, à un logement. Ce qui fait rêver les gens, ce n’est pas le salariat, c’est ce que le salariat leur apporte. » Et de citer le Canada qui lance un projet pilote : « pour donner envie aux gens de rester dans la fonction publique en leur permettant de changer de boulot tous les 4, 6 mois ou 1 ans pour qu’ils ne s’ennuient pas. »

Les entreprises vont devoir revoir leur copie et proposer de nouveaux modes de collaboration si elles veulent s’adjoindre les services de ces électrons libres ; on ne les attrape pas avec des contrats fermés classiques.

Serait-ce la fin des sacro-saint CDI ? à suivre…

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